Savez-vous ce que sont les jours que l’on appelle « les vachers » ?

Une vieille tradition météorologique vivaroise.

Frère Maximilien-Marie a publié sur la lettre hebdomadaire de mézenc.info, envoyée le vendredi 21 mars 2014, une notice que nous croyons utile de reproduire ici, parce qu’elle concerne une vieille tradition populaire vivaroise en lien avec la météorologie des derniers jours du mois de mars et des premiers jours du mois d’avril.

les vieux à la veillée

« Qu’on me permette ici une note qui, sans quitter le domaine de l’information (et après tout qu’est-ce qui échappe au domaine de l’information ?) paraîtra peut-être à certains moins « sérieuse » ou plus « anecdotique »…
Moi-même, je ne savais pas dans quelle rubrique du site la cataloguer : s’agit-il de naturalisme, ou d’environnement, d’agriculture, de culture et de patrimoine, ou bien encore d’histoire locale ?
Dans la perplexité où je me trouvais, je me suis résolu à en faire un « libre point de vue »… (car comme chacun le sait : ♫♪♫ « Il est libre, Max ! » ♪♫♪).

Bref ! Les derniers jours de mars qui approchent et l’annonce très sérieuse par « Météo France » d’une première semaine de printemps marquée par une chute des températures et, probablement, la reparution de la neige sur nos massifs, m’a fait souvenir d’une vieille histoire que racontait ma grand’mère qui la tenait peut-être elle-même de sa grand’mère, laquelle aussi l’avait probablement reçue de sa grand’mère.
Peut-être certains de mes lecteurs se diront-ils en lisant : « Ah, mais oui ! J’ai entendu cette histoire moi aussi, mais avec telle variante… ou avec tel détail ou circonstance qui différait… »

Voici.
Nos anciens – qui n’étaient point de sottes gens – avaient observé, d’année en année, que les derniers jours de mars et les premiers d’avril sont souvent – très souvent ! – marqués par une espèce de retour de flamme (si l’on peut dire !) de l’hiver.
Pour l’expliquer, ils racontaient l’histoire d’une vieille femme, une vieille vachère – une pauvresse sans nul doute – , que les ans et la charge de travail avaient perclue de rhumatismes, et qui vers le jour de l’Annonciation (25 mars) se réjouissait de l’arrivée du printemps : moins de chauffage et donc presque plus de bois à fendre – sinon pour alimenter le feu sous la marmite suspendue dans l’âtre – , plus de foin à donner aux vaches faméliques confinées dans l’étable puisqu’elles pourraient sortir et pâturer, moins de souci pour se nourrir puisque le jardin donnerait à nouveau bientôt des choux et des raves, des poireaux et des carottes, et surtout de précieuses « tartifles », qui remplaceraient avantageusement la provision presque épuisée de châtaignes…
Et notre vieille, toute à sa joie du retour des beaux jours, se laissa aller à maudire le mois de mars qui s’achevait, et avait encore été prolixe en gelées matinales, giboulées, froides averses et vents transperçants !

Mars l’entendit, à moins que quelque médisant – car il s’en trouve toujours en nos campagnes – ne soit venu lui rapporter les propos de la vieille…
Il en fut fort mécontent.

S’en allant trouver Avril, son successeur, il lui dit tout de go : « Prête m’en trois, car j’en ai quatre, et la peau de la vieille nous ferons battre ! » Il parlait de jours, vous m’aviez compris je pense.
Cette phrase, ma grand’mère la disait en patois, mais je suis bien incapable – hélas ! – de vous la redire telle qu’elle la martelait d’un air sentencieux dans la langue de nos aïeux.
C’est donc ce qui arriva : Mars irrité et Avril son complice firent en sorte que les quatre derniers jours de mars et les trois premiers d’avril furent terribles, glacialement humides et sauvagement venteux. Les giboulées redoublèrent alternant bourrasques de neige et parfois même petits grêlons tandis que Borée déchaînait des tourbillons : sept jours qui, malgré le calendrier affirmant que le printemps était arrivé, faisaient penser à une fin novembre !
La vieille vachère prit mal et dut s’aliter : au troisième jour d’avril on porta son corps en terre, tandis que la bise furieuse décourageait même les plus pieuses des bigotes d’accompagner sa dépouille jusqu’au cimetière.
Voilà pourquoi, depuis, les quatre derniers jours de mars et les trois premiers d’avril ont été appelés par nos anciens « les vachers », en souvenir de la vieille vachère qui s’était trop tôt réjouie de l’arrivée des beaux jours et s’en était autorisée pour maudire le très susceptible mois de mars.

Frère Maximilien-Marie du Sacré-Coeur.

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